La grande déconnexion politique des PME : quand le silence des dirigeants profite aux grands groupes

Written by
Jean Moreau
Published on
15 March 2024

Le risque d’une absence politique

« Si vous ne vous occupez pas de politique, c’est la politique qui s’occupe de vous ». Ce principe prend tout son sens pour les dirigeants de petites et moyennes entreprises (PME) et d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) en France. Malgré leur poids économique et social, ces chefs d’entreprise sont largement absents du débat public.

Les plateaux télévisés et les tribunes politiques font rarement entendre la voix de ceux qui sont en première ligne de l’économie. Cette sous-représentation contraste avec l’omniprésence d’experts, de politistes et de représentants de grands intérêts organisés. Or, en désertant le champ politique, les patrons de PME laissent un vide, un vide que comblent les grands groupes et les lobbys structurés, souvent au détriment des intérêts du tissu entrepreneurial local.

Les conséquences de ce silence sont déjà perceptibles. Plus de 70 % des Français estiment que les entreprises devraient prendre davantage la parole dans le débat public, signe que l’attente d’une voix patronale est forte. Même les observateurs parlent d’un « trop grand silence patronal » devenu « un contresens démocratique ».

En parallèle, les dirigeants de petites entreprises expriment leur frustration croissante face aux décisions publiques: seuls 12 % font encore confiance à la politique économique du gouvernement,  un niveau de confiance historiquement bas depuis la création de ce baromètre en 2002. Huit patrons deTPE sur dix ont aujourd’hui une opinion négative de la situation du pays, dominée par l’inquiétude (55 %) et la colère (25 %). Ce malaise traduit la marginalisation progressive de leurs intérêts dans les choix collectifs.

Pourquoi en est-on arrivé là ? Comment l'absence des PME dans le débat politique aboutit-elle à des politiques publiques souvent biaisées en faveur des grands acteurs ? Et surtout, comment les chefs d’entreprise peuvent-ils reprendre place à la table des décisions sans tomber dans le piège du partisan ?

Déconstruire le mythe du patron « dogmatique » ou« partisan »

Un premier frein à l’engagement politique des dirigeants d’entreprise tient à un stéréotype tenace : celui du patron forcément dogmatique ou partisan. Dans l’imaginaire collectif, le chef d’entreprise qui « fait de la politique » serait nécessairement aligné sur un camp idéologique, motivé par la défense étroite de ses privilèges ou d’une doctrine économique inflexible. Cette caricature, largement diffusée, dissuade nombre de patrons de prendre la parole de peur d’être étiquetés. La réalité est tout autre. La plupart des dirigeants de PME/ETI sont avant tout pragmatiques : ils naviguent au quotidien entre les contraintes du marché, les obligations réglementaires et les imprévus, développant une culture du compromis et de l’adaptation bien plus qu’une rigidité idéologique.

Il convient donc de démonter ce mythe du patron partisan. D’une part, les chefs d’entreprise forment un groupe hétérogène, traversant tout le spectre des opinions. On trouve ainsi des entrepreneurs aux valeurs progressistes assumées, preuve que l’entrepreneuriat et des valeurs sociales ou écologiques peuvent être compatibles, contrairement aux stéréotypes courants. D’autre part, leur souci principal n’est ni la gauche ni la droite, mais l’efficacité et la viabilité de leur activité. Ils recherchent des solutions concrètes aux problèmes de fiscalité, de recrutement, de réglementation, sans dogmatisme.

En pratique, beaucoup soutiendraient volontiers des politiques économiques équilibrées, combinant liberté d’entreprendre et progrès social, si celles-ci répondent aux réalités du terrain.

Paradoxalement, cette attitude pragmatique est devenue une vulnérabilité politique. À force de vouloir éviter les étiquettes et les querelles partisanes, les patrons de PME se sont auto-exclus en partie du débat public. Ils laissent le champ libre à d’autres, hauts fonctionnaires, responsables de grandes entreprises, syndicats de salariés ou groupes d’intérêt bien rodés, pour définir les termes des réformes qui les concernent. Le résultat est qu’ils subissent des décisions prises« pour » eux, mais souvent sans eux, voire contre leurs intérêts, élaborées par des acteurs moins au fait des réalités entrepreneuriales du terrain.

Des dirigeants pragmatiques… politiquement désarmés

La majorité des dirigeants de PME/ETI se reconnaît dans un profil pragmatique, non dogmatique. Ils privilégient la gestion quotidienne et la recherche de solutions pratiques aux problèmes (trésorerie, recrutement, innovation) plutôt que les grands débats idéologiques. Cette culture du pragmatisme, si précieuse pour faire tourner l’économie réelle, les pousse souvent à considérer l’arène politique avec distance, voire méfiance. Beaucoup estiment que « la politique » est un jeu souvent stérile, déconnecté de leurs préoccupations concrètes, et préfèrent« faire tourner la boutique » en laissant les débats aux professionnels de la politique.

Pourtant, cette neutralité apparente a un coût : en délaissant le terrain politique, les dirigeants se retrouvent politiquement désarmés. Faute de temps, d’envie ou de réseaux, nombre d’entre eux n’adhèrent à aucune organisation patronale ou n’interviennent jamais auprès des élus. Le patron de PME typique ne passe pas ses soirées dans les cénacles parisiens ou les commissions parlementaires ; il boucle ses devis, gère ses salariés et affronte seul les tracas administratifs. Ce manque de disponibilité et d’investissement dans la chose publique aboutit à une sous-représentation chronique. Comme le résume un éditorial récent, « la voix des cadres et des dirigeants d’entreprise reste sous-représentée par rapport à leur poids réel ». Certains en attribuent la faute aux biais idéologiques des médias; d’autres pointent la responsabilité des entrepreneurs eux-mêmes, qui n’osent pas peser dans le débat public. Quoi qu’il en soit, le fait est là : les employeurs de terrain sont les grands absents de la discussion publique, alors même que des réformes cruciales les concernant sont décidées.

Conséquence directe, leur pragmatisme devient une vulnérabilité politique exploitable. Un gouvernement peut aisément augmenter telle charge ou complexifier telle norme en se heurtant à un faible contre-pouvoir des petites entreprises. Les PME ne descendent pas en grève nationale, n’ont pas de puissants relais dans les partis politiques, et leur morcellement rend leur mobilisation difficile. Ce n’est souvent qu’a posteriori, face aux effets négatifs d’une loi, qu’émerge leur colère… trop tard. Le cas des mouvements spontanés comme celui des “gilets jaunes” en 2018 l’a montré : nombre de petits entrepreneurs, d’artisans et de commerçants se sont retrouvés dans la rue pour protester contre une taxe carburant décidée sans concertation suffisante, illustration d’un ras-le-bol devant des décisions jugées hors-sol. Ne pas avoir anticipé politiquement leurs difficultés a conduit à une crise profonde. Cet épisode souligne que le vide de représentation se remplit tôt ou tard, parfois de manière explosive, et souvent dans un cadre non structuré qui ne permet pas de négocier efficacement.

Des politiques publiques biaisées en faveur des grands groupes

L’absence de la voix des PME dans la fabrique des politiques publiques a contribué à un biais systémique en faveur des grandes entreprises et des acteurs les mieux organisés. Plusieurs domaines illustrent comment, faute de contrepoids des petites structures, les décisions penchent du côté des grands groupes ou des modèles éloignés de la réalité quotidienne des PME.

●     Fiscalité et aides publiques : Les dispositifs fiscaux et financiers profitent souvent davantage aux grandes entités qu’aux petites. Par exemple, le crédit d’impôt recherche (CIR), pourtant accessible à toutes les entreprises innovantes, bénéficie massivement aux grands groupes disposant de départements R&D structurés. Une note du Conseil d’analyse économique a montré que « le retour sur investissement du CIR est deux fois plus élevé lorsqu’il est dirigé vers les TPE/PME par rapport aux grandes entreprises ». Autrement dit, chaque euro de soutien public à l’innovation rapporte bien plus à l’économie lorsqu’il va à une PME qu’à un géant industriel. Pourtant, historiquement, ce sont les grands groupes qui captent l’essentiel de cette aide, faute d’avoir pensé le dispositif autour des petites structures. De même, les aides directes de l’État ou des collectivités (subventions, crédits bonifiés, etc.) se concentrent souvent sur de gros projets ou sur les entreprises visibles (par exemple, le sauvetage d’un site industriel majeur), alors que les TPE/PME, en particulier celles sans service dédié pour monter des dossiers complexes, peinent à en profiter. Selon une étude de la Fondation IFRAP, les entreprises publiques et les très grandes entreprises sont les principales bénéficiaires des aides de l’État, les subventions publiques notables allant à EDF, SNCF,etc., plutôt qu’au boulanger ou à la PME industrielle locale. Ce déséquilibre s’explique aussi par le lobbying : un grand groupe dispose de conseillers fiscaux et d’un accès privilégié aux décideurs pour négocier tel crédit d’impôt ou tel assouplissement, ce qui n’est pas le cas du petit patron isolé.

●     Transition écologique et normes environnementales : Dans le domaine de l’écologie, les PME partagent pleinement les objectifs généraux (qui souhaiterait laisser à ses enfants une planète dégradée ?), mais les moyens déployés les touchent de plein fouet si leur situation n’est pas prise en compte. Les réglementations environnementales récentes, qu’il s’agisse de restrictions d’utilisation de certains véhicules en ville (ZFE – zones à faibles émissions), de nouvelles normes d’isolation thermique ou d’objectifs de réduction d’empreinte carbone, ont souvent été conçues en concertation avec de grands acteurs industriels ou sur proposition d’experts, sans que la voix des petits transporteurs, artisans ou commerçants soit suffisamment intégrée. Le résultat ? Des obligations uniformes qui pèsent proportionnellement plus lourd sur les petites structures. Par exemple, l’interdiction progressive des véhicules diesel en centre-ville, pensée pour lutter contre la pollution urbaine, risque d’exclure des milliers de petits entrepreneurs (livreurs indépendants, artisans du bâtiment, commerçants ambulants) qui n’ont pas les moyens financiers de renouveler rapidement leur flotte pour des modèles « propres ». Sous la pression de ces réalités, certaines métropoles ont fini par prévoir des dérogations temporaires pour les “petits rouleurs professionnels” et un étalement des échéances. Mais ces ajustements viennent tardivement, une fois le dispositif acté, preuve que la concertation initiale n’a pas assez inclus le tissu entrepreneurial réel. Les grandes entreprises, elles, ont soit anticipé ces changements (possédant les ressources pour investir dans des véhicules électriques ou adapter leurs process), soit obtenu des aménagements grâce à leur influence. Les PME subissent ainsi un choc de transition plus brutal, faute d’avoir pu faire valoir leurs contraintes lors de l’élaboration de la politique environnementale.

●     Normes juridiques et réglementaires : Le tourbillon normatif français est célèbre, et particulièrement éprouvant pour les PME qui n’ont pas d’armée de juristes. Qu’il s’agisse du Code du travail, des normes de sécurité, ou des obligations administratives, la complexité avantage toujours celui qui a les moyens de la gérer. Un exemple frappant est la réglementation des données personnelles(RGPD) : conçue à l’échelle européenne en réponse aux abus des géants du numérique, elle s’applique indistinctement à toute entité, du GAFA à la PME locale. Or les chiffres de la CNIL montrent qu’en 2023 les entreprises de petite taille représentaient 47 % des sanctions pécuniaires prononcées, contre seulement 23 % en 2019. En quelques années, la moitié des amendes RGPD frappent donc des TPE/PME, révélant qu’elles peinent à se conformer à des exigences taillées à l’origine pour encadrer les grands acteurs. Les autorités l’admettent, ces structures sont « souvent mal préparées aux exigences réglementaires » et se retrouvent durement sanctionnées. Ici encore, les grands groupes ont pu internaliser ces règles avec des équipes dédiées à la conformité, tandis que la petite entreprise, faute d’avoir été entendue pour des aménagements proportionnés, fait face à la règle commune avec des ressources limitées, d’où un impact potentiellement disproportionné.

●     Représentation patronale et dialogue social : Même dans les instances censées porter la voix des entreprises, un biais structurel existe. En France, la représentativité des organisations patronales est mesurée en grande partie par le nombre de salariés de leurs entreprises adhérentes. De ce fait, le MEDEF (plutôt orienté grandes entreprises) et ses adhérents pèsent très lourd en voix « pondérées », alors même que la CPME rassemble un nombre bien supérieur d’entreprises adhérentes (près de 244 000 entreprises membres pour la CPME contre 149 000 pour le MEDEF). Certes, la CPME reste officiellement la première organisation patronale en nombre de firmes adhérentes. Mais du fait des règles de comptage axées sur les effectifs salariés, elle n’est créditée que de 32 % de représentativité dans le dialogue social national. En clair, la multitude des petites entreprises pèse moins lourd que les effectifs concentrés de quelques grands groupes. Lors des négociations sociales (sur la formation, l’apprentissage, les retraites, etc.),cette pondération influence les compromis finaux. Il n’est pas surprenant dès lors que bien des accords nationaux ou lois sociales semblent calibrés sur le modèle de la grande entreprise (plus de formalités, de comités, d’accords d’entreprise obligatoires) et peinent à être déclinés dans les plus petites structures. Les fameux “seuils sociaux” en sont l’illustration historique : pensés à l’origine pour épargner aux PME de moins de 10, 20 ou 50 salariés certaines obligations, ils ont en réalité créé un effet de seuil pénalisant. Beaucoup de patrons ont hésité à embaucher ou dépasser ces seuils pour ne pas entrer dans un régime lourd (comité d’entreprise, représentants, règlement intérieur obligatoire, etc.). Durant des décennies, les lois étaient négociées principalement entre grands acteurs, sans réaliser que ces paliers rigides freinaient la croissance des PME. Ce n’est que récemment, sous la pression conjuguée des organisations de PME et d’analyses économiques, que l’État a entrepris de lisser ces effets pervers (loi PACTE de 2019, relèvement de certains seuils). Là encore, on a corrigé après coup un biais initial qui aurait pu être évité avec une meilleure prise en compte en amont de la réalité des petites entreprises.

En somme, dans de nombreux domaines, fiscalité, normes, transition écologique, droit du travail, la déconnexion entre le législateur (ou le négociateur) et le terrain des PME a conduit à des choix asymétriques. Les grands groupes, disposant d’une voix forte et de relais, obtiennent souvent des mesures à leur main ou savent en contourner les contraintes, tandis que les plus petits subissent de plein fouet les décisions sans avoir pu réellement influencer leur contenu. Le « modèle entrepreneurial réel », celui des ateliers de province, des start-ups familiales, dessous-traitants industriels, des commerces de proximité, se retrouve parfois en inadéquation avec des politiques publiques pensées pour des modèles industriels ou financiers très différents (multinationales, grandes enseignes, fonds d’investissement). Cette situation n’est bénéfique pour personne : ni pour lesPME, étouffées ou découragées, ni pour l’économie française globale qui a besoin d’un tissu dynamique et diversifié.

Quand l’absence de voix des PME conduit à des politiques contre-productives

Plusieurs cas concrets illustrent comment l’absence de participation active des PME au débat public a conduit à des décisions publiques contre-productives, y compris au regard des objectifs affichés par ces politiques.

Un exemple frappant est la préparation de nouvelles mesures fiscales sans concertation avec les entrepreneurs. En 2023, le projet de « taxe Zucman », une taxation des grands groupes inspirée des travaux de l’économiste, a été intégré au programme d’un parti politique sans même consulter les entrepreneurs pour recueillir leur expérience du terrain. Qu’il s’agisse d’une bonne ou d’une mauvaise idée n’est pas le propos: ce qui marque ici est la méthode. Ignorer les retours de ceux qui créent des emplois et de la richesse avant d’arrêter une mesure fiscale majeure, c’est prendre le risque de mesures inapplicables ou inadaptées. Le passé a déjà fourni des exemples de lois fiscales visant des « riches » ou des « grandes entreprises » mais dont les effets collatéraux ont pénalisé des plus petites entités faute d’ajustements fins. Sans la voix des PME pour affiner le dispositif, on passe à côté de l’expertise pratique indispensable.

Autre exemple : la mise en place du prélèvement à la source de l’impôt sur le revenu en 2019. Si la réforme partait d’une intention louable (moderniser le recouvrement de l’impôt), sa mise en œuvre a reposé sur les employeurs, transformés en collecteurs d’impôts. Pour les grandes entreprises, outillées en logiciels de paie et dotées de services comptables étoffés, l’adaptation, bien qu’onéreuse, a été faisable. Pour d’innombrables TPE et PME, ce fut une surcharge administrative non négligeable, notamment les premiers mois : formations du personnel, paramétrage des outils, gestion des cas particuliers des salariés. Beaucoup de petites structures ont dû recourir à leur expert-comptable ou à des prestataires, engendrant des coûts supplémentaires. Si les organisations de PME avaient eu davantage de poids en amont, peut-être auraient-elles obtenu des compensations (crédit d’impôt temporaire pour frais de mise en conformité) ou un déploiement plus progressif. Au lieu de cela, le sentiment a dominé que la réforme était pensée par et pour une administration en lien avec de grandes entreprises, et que les plus petites devaient s’aligner tant bien que mal.

Sur le plan social, on peut citer l’exemple de la négociation de certaines conventions collectives ou accords interprofessionnels. Lors de discussions sur la formation professionnelle ou l’apprentissage, les représentants des grands secteurs et des grandes entreprises ont souvent focalisé les débats sur des mécanismes lourds (organismes collecteurs, cotisations mutualisées complexes) peu compréhensibles pour les PME. Résultat : un système de formation continue longtemps perçu comme bureaucratique par les petits employeurs, qui préféraient renoncer aux fonds disponibles plutôt que de naviguer dans les formulaires. Ce n’est que récemment, face au faible taux d’utilisation des budgets de formation par les TPE, que des mesures de simplification ont été prises. Ici, l’absence d’écoute des petites entreprises lors de la conception du système a abouti à une inefficacité flagrante : des milliards d’euros cotisés par les PME pour la formation sont restés inutilisés ou ont bénéficié surtout aux salariés de grands groupes mieux organisés pour en profiter.

En matière de transition écologique, on observe également des effets pervers. La volonté de verdir l’économie a conduit l’État à subventionner massivement certains secteurs stratégiques (grandes industries décarbonées, automobiles électriques, énergies renouvelables à grande échelle), ce qui est positif, mais sans dispositif équivalent pour les petites entreprises. Par exemple, un grand groupe industriel aura accès à un accompagnement de l’ADEME ou de Bpifrance pour financer la modernisation «verte » de son outil de production, là où le patron d’une PME manufacturière moyenne devra financer sur fonds propres le remplacement de machines pour moins polluer. Faute d’une voix suffisamment forte des PME dans les arbitrages budgétaires, les aides à la transition énergétique ont été calibrées surtout pour les gros émetteurs ou les projets visibles, avec un déficit de soutien sur-mesure aux petits acteurs pourtant volontaires pour s’engager dans la transition. On se retrouve alors avec des politiques certes ambitieuses sur le papier, mais dont l’application concrète est inégale : certains progressent vite (les grands) pendant que d’autres sont freinés ou découragés, ce qui ralentit l’objectif global de transition.

Chacun de ces exemples montre un schéma commun : lorsque la voix des PME est absente ou faible, les politiques publiques risquent d’être déséquilibrées. Non seulement cela lèse les chefs d’entreprise concernés, mais cela aboutit souvent à des résultats contre-productifs pour le pays : mesures inappliquées, réformes ressenties comme injustes, dynamique économique ralentie, voire colère sociale. À l’inverse, une meilleure implication en amont des représentants du “France des PME” permettrait de concevoir des dispositifs plus ajustés, donc plus efficaces et mieux acceptés.

S’engager sans « se partisaniser » : vers une co-construction des politiques

Face à ce constat, la conclusion s’impose d’elle-même : les dirigeants de PME et d’ETI doivent investir davantage la sphère politique, non pas pour y défendre aveuglément leurs intérêts particuliers, mais pour participer à la construction de l’intérêt général en faisant valoir la réalité économique. S’engager politiquement ne signifie pas nécessairement arborer l’étiquette d’un parti ou sacrifier son indépendance d’esprit. Il s’agit plutôt de structurer une présence collective et d’entrer dans un dialogue suivi avec les pouvoirs publics, afin que les politiques ne se fassent plus « sans eux ».

Plusieurs voies d’action sont possibles : renforcer les organisations existantes et leur audience, créer des passerelles directes entre entrepreneurs et décideurs, encourager les chefs d’entreprise à prendre la parole publiquement et dans les médias. Le président de Bpifrance lui-même a exhorté les créateurs d’emplois à « prendre d’assaut les médias : pas une émission sans vous ! ». Cette injonction souligne qu’il est légitime et même nécessaire que les employeurs partagent leur expertise et leur point de vue avec le grand public. L’objectif n’est pas de transformer chaque patron en polémiste, mais d’atteindre une visibilité proportionnée à leur rôle réel dans la société. Comment justifier que les chefs d’entreprise, qui créent la majorité des emplois, soient les derniers cités parmi les acteurs orientant le débat public, loin derrière les politiques ou les éditorialistes ? Redresser cet équilibre est une affaire de démocratie économique.

Sur le terrain institutionnel, il est stratégique de revendiquer des canaux de concertation dédiés aux PME. La suggestion récente de créer à nouveau un ministère dédié aux PME plutôt qu’un simple secrétariat d’État dilué est à cet égard éclairante. Un ministère de plein exercice garantissait autrefois que l’environnement administratif, fiscal et normatif soit adapté à la réalité des PME. Autrement dit, sans interlocuteur dédié au plus haut niveau, les mesures en faveur des PME risquent de rester orphelines. Il est donc légitime pour les dirigeants de PME d’exiger une pleine considération dans l’organigramme gouvernemental, non par quête de privilège, mais pour que les spécificités de 99 % des entreprises françaises (puisque c’est leur part dans le total) soient prises en compte de façon transversale.

Enfin, l’engagement politique des patrons peut prendre la forme d’une participation active à l’élaboration des politiques locales et nationales. Il ne s’agit pas seulement de lobbying au sens étroit, mais de co-construction. Par exemple, dans de nombreux territoires, des collectifs de chefs d’entreprise collaborent déjà avec les collectivités sur la formation aux métiers en tension ou la revitalisation des centres-villes. Ces initiatives mériteraient d’être amplifiées et mieux reliées aux décisions nationales. À l’échelle nationale, on pourrait imaginer des États généraux des PME réguliers, où pendant quelques jours des dirigeants de tous horizons échangent avec des parlementaires et ministres pour faire remonter propositions et alertes. Ce type de démarche participative, loin du corporatisme, serait au contraire un moyen de consolider l’intérêt général en y intégrant toutes les composantes économiques du pays, pas seulement les plus grandes.

Vers un nouvel équilibre politico-économique

Il est temps pour les patrons de PME et d’ETI de sortir de l’ombre politique. Leur absence du débat public a un coût : celui de politiques incomplètes, biaisées et parfois inefficaces. Pendant que les voix structurées des grands groupes et des lobbys font pencher la balance en leur faveur, les intérêts du tissu entrepreneurial réel s’étiolent, menaçant la vitalité même de notre économie. Pourtant, rien n’est irréversible. Reprendre la parole ne signifie pas abdiquer son pragmatisme ni embrasser un dogme ; cela signifie refuser la marginalisation et accepter de peser, avec mesure mais fermeté, sur les orientations collectives.

Les chefs d’entreprise français peuvent s’inspirer de cette idée forte : leur engagement politique n’est pas une option, c’est une responsabilité. Responsabilité envers leur entreprise, leurs salariés, mais aussi envers la société tout entière qui a besoin de leur point de vue singulier. Comme le montrent les sondages récents, le pays lui-même attend cette prise de parole et cette contribution éclairée au débat. Il ne s’agit donc pas de défendre égoïstement des “intérêts patronaux”, mais d’éviter que des décisions mal conçues n’affaiblissent nos PME au point de fragiliser l’équilibre social et économique national.

En reconquérant une présence dans le débat public, en investissant les instances de décision et en dialoguant sans complexe avec les responsables politiques, les dirigeants de PME/ETI peuvent transformer leur pragmatisme en force politique. Ils contribueront à des politiques publiques plus justes, plus efficaces et plus en phase avec la réalité du terrain.

À terme, c’est tout l’édifice démocratique qui y gagnera : une économie plus inclusive dans les décisions, où chaque voix, petite ou grande entreprise, compte à proportion de son rôle réel. Patrons de PME, l’heure est venue de vous faire entendre : il n’y aura pas de réussite durable “sans vous”.