Quand La force des dirigeants devient le soutien invisible de la République.

Written by
Jean Moreau
Published on
15 March 2024

Quand le compte courant remplace le carnet de commande : les patrons financent la République… 

PME et TPE : l’ossature discrète de l’économie française

La France repose avant tout sur ses très petites et petites entreprises. En 2024, on comptait plus de 159 000 PME marchandes (hors micro-entreprises) en France, et près de 4,3 millions de microentreprises. Au total, TPE/PME (incluant les micro-entreprises) représentent 99,9 % des entreprises françaises, employant plus de 6,2 millions de salariés (soit environ 45 % des actifs). Par leur nombre et leur poids social, elles sont littéralement le « premier employeur » de France. Cet écosystème informel,  artisans, commerçants, PME familiales, porte l’essentiel de l’économie de proximité. Pourtant, ses acteurs vivent souvent dans l’ombre des grands discours économiques.

Trésorerie : le talon d’Achille des TPE-PME

Si ces dirigeants portent la croissance à bout de bras, nombre d’entre eux sont au bord de l’asphyxie financière. Selon une récente enquête du Syndicat des Indépendants (SDI), 55 % des patrons déclarent avoir des difficultés de trésorerie au quotidien.

Pour faire face, 51 % d’entre eux dépendent des revenus de leur conjoint et 26 % puisent dans leurs économies personnelles ! Fait frappant, près d’un dirigeant de TPE sur deux touche un salaire au plus égal au SMIC. 

Avec de tels revenus, ils n’ont quasiment pas de marge de manœuvre : un incident (commande annulée, hausse soudaine de matière première, ou impayé) peut tout faire déraper. 

Dans ce contexte, lorsque survient un décalage de trésorerie (par exemple un paiement de client tardif ou une avance d’impôts imprévue), le dirigeant n’a souvent pas d’autre choix que de mettre la main à la poche.

Pour combler ces trous, il existe une pratique bien connue en comptabilité : l’avance en compte courant d’associé. Autrement dit, l’entrepreneur prête de l’argent à sa propre société, consignant cette somme au passif du bilan comme une dette qu’il devra un jour récupérer. Ce mécanisme est très répandu : « pour faire face au besoin de trésorerie d’une société, les associés ou dirigeants peuvent mettre à disposition de l’entreprise des fonds appelés avances en compte courant. Autrement dit, le dirigeant se substitue à la banque en finançant lui-même les besoins temporaires de l’entreprise. Ces avances sont légalement considérées comme des prêts personnels à l’entreprise, pouvant rapporter des intérêts, mais souvent les entrepreneurs y renoncent pour alléger le coût pour la société.

La conséquence est patente : c’est le patrimoine personnel du dirigeant qui garantit souvent la survie de sa société au quotidien, alors même que sa rémunération est modeste. Lorsque la liasse fiscale est déficitaire ou que les projets d’investissement tardent à rapporter, les patrons puisent dans leurs économies ou s’endettent personnellement. Ce prêt implicite à la collectivité n’est généralement pas médiatisé ni salué. Bien au contraire, ces mêmes chefs d’entreprise entendent souvent qu’ils « profiteront du redressement économique » ou qu’ils sont « assistés de la République », alors que la réalité comptable est l’inverse : Car en prenant sur leurs économie personnel pour payer des salaires, de la TVA, des charges, ils financent la République.

Artisans : première « entreprise » de France en première ligne

Il n’y a pas que les PME : l’artisanat français, que l’on appelle souvent la « première entreprise de France » vit une situation équivalente. Selon le baromètre 2025 de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat (CMA), 85 % des artisans déclarent être fortement impactés par la hausse des prix des matières premières (82 % par l’augmentation du coût de l’énergie). Ils évoluent donc dans un contexte inflationniste particulièrement pesant. D’après la CMA, « la moitié des artisans interrogés a déjà envisagé de cesser son activité » tant la période est difficile. Autrement dit, pour un artisan sur deux, l’idée de mettre la clé sous la porte est déjà venue.

Malgré cela, ces dirigeants ont peu de visibilité et de soutien. De fait, la CMA constate une « tension sur les trésoreries » des artisans, aggravée par l’incertitude politique et économique. Les discours d’optimisme et de reprise contrastent avec la réalité: les petits patrons restent majoritairement pessimistes sur l’avenir,  seuls 52 % se disaient optimistes début 2025. 

Or, rappellerons-le : les artisans et TPE représentent à eux seuls environ 85 % de l’emploi salarié privé en France. Un tissu fragile conduit donc à une économie nationale vulnérable.

Des patrons-financeurs qui n’ont pas de médaille

Cette situation interpelle : d’un côté, l’État réclame sans relâche impôts, cotisations et charges sociales (lesquels alimentent la « République sociale »), de l’autre, ce sont ces mêmes dirigeants qui avancent les fonds nécessaires pour honorer ces créances quand l’entreprise ne le peut plus. Cette phrase, certes contestable: « financer la République française » doit nous faire réfléchir.

Pour illustrer le contraste : lors de réunions publiques, les organisations patronales affirment accompagner les entreprises («Avec le Medef, vous n’êtes jamais seul», proclame une banderole sur scène). Mais sur le terrain, de nombreux entrepreneurs se sentent au contraire abandonnés. Difficile en effet de se réjouir des succès macroéconomiques quand on règne au volant d’une voiture dont les freins ont lâché, image souvent utilisée par des dirigeants. En l’absence de remerciements officiels ou de signes de gratitude publique, ces dirigeants continuent de remplir discrètement leurs engagements (paiement des salaires, remboursement des prêts, charges…) avec leur propre argent.

Cinq des pistes de réflexions

1. Et si on repensait complètement le financement local ?

Face à la spirale actuelle, une question se pose : et si la solution venait des territoires eux-mêmes ? On parle souvent de financement participatif, mais pourrait-on imaginer une version réellement locale, centrée sur la proximité et les solidarités économiques du quotidien ?

Une épargne locale pour des entreprises locales : idée folle ou piste crédible ?

La France regorge d’épargne dormante. Alors, pourquoi ne pas se demander :

  • Les habitants seraient-ils prêts à soutenir les commerces et artisans qu’ils fréquentent chaque semaine ?
  • Et si une partie de l’épargne locale servait à stabiliser la trésorerie des entreprises du quartier ?
    Ce serait une manière de reconnecter l’argent avec le lieu où il circule réellement.

Un crowdfunding de proximité : peut-on aller plus loin que les plateformes classiques ?

Imaginons un financement participatif hyper-territorialisé :

  • Des micro-prêts de voisinage ?
  • Des “bons de soutien” convertibles en achats locaux ?
  • Une sorte de micro-obligation communale pour aider un artisan à passer un cap ?
    Il ne s’agirait pas de remplacer les banques, mais d’offrir une alternative d’appoint, plus rapide, plus simple, plus ancrée.

Et si les collectivités s’y mettaient ?

On pourrait aussi s’interroger :

  • Les communes auraient-elles intérêt à cofinancer un fonds de résilience locale ?
  • Une intercommunalité pourrait-elle soutenir un dispositif de prêts flash pour les TPE en tension ?
    Elles y gagneraient : commerces ouverts, emploi stabilisé, et un tissu économique plus robuste.

Une coopérative financière de territoire : science-fiction ou futur proche ?

Dans certains pays, cela existe déjà. Alors, pourquoi pas ici ?

  • Une coopérative où habitants, commerçants, collectivités et entreprises cotisent ensemble ?
  • Un fonds d’urgence commun, activable en cas de choc ?

L’idée paraît ambitieuse, presque utopique. Mais n’est-ce pas précisément dans les périodes de fragilité qu’émergent les innovations les plus structurantes ?

Un outil pour réancrer l’économie dans la vie réelle ?

Au fond, la question derrière tout cela pourrait être : Comment faire en sorte que l’argent reste un peu plus là où la valeur est produite ? Peut-on imaginer un modèle où les citoyens ne sont plus seulement consommateurs, mais aussi co-protecteurs de leur écosystème économique ?

Et si ces pistes n’étaient qu’un début ?

Peut-être pourrait-on aller encore plus loin :

  • Des monnaies locales adossées à un fonds de trésorerie ?
  • Des mécanismes de prêt “entre pairs” régulés par la collectivité ?
  • Des plateformes publiques-privées de financement instantané ?


2. Multiplier les garanties et prêts publics : jusqu’où aller ?

Bpifrance joue déjà un rôle stabilisateur. Mais plusieurs questions méritent d’être posées :

  • Faut-il élargir encore les garanties publiques lorsque les trésoreries se tendent ?
  • Des prêts à taux zéro régionaux pourraient-ils jouer le rôle de filet d’urgence pour les TPE ?
  • Les prêts d’honneur, aujourd’hui ciblés, gagneraient-ils à être étendus à d’autres zones ou secteurs ?

Il est difficile d’anticiper l’impact, mais renforcer le rôle contracyclique de l’État pourrait limiter la dépendance des dirigeants à leurs économies personnelles.

3. Accélérer facturation et paiements : simple ajustement ou transformation profonde ?

On peut s’interroger sur le pouvoir réel des délais de paiement :

  • Que se passerait-il si les factures étaient réglées en quelques jours plutôt qu’en plusieurs semaines ?
  • L’e-facturation en temps réel peut-elle devenir une arme majeure contre les trous de trésorerie ?
  • Et si l’affacturage devenait automatique dès l’émission d’une facture ?

Certaines pistes plus expérimentales existent déjà : blockchain pour tracer les règlements publics, reports d’impôts modulés automatiquement. Rien n’assure leur succès, mais accélérer les flux pourrait valoir autant qu’un financement.


4. Penser coopératif et territorial : une piste sous-estimée ?

Plusieurs questions émergent lorsqu’on observe l’économie locale :

  • Des entreprises voisines pourraient-elles mutualiser un fonds d’urgence ?
  • Une coopération financière régionale, gérée avec les collectivités, serait-elle envisageable ?
  • Les communes pourraient-elles cofinancer des fonds de soutien, sachant qu’elles bénéficient directement de la survie des TPE ?
Ce type d’approche réinterroge le rôle du territoire : simple bénéficiaire ou acteur financier à part entière ?

5. Imaginer des incitations fiscales temporaires.

La fiscalité pourrait-elle devenir un outil de stabilisation ?

  • Pourquoi ne pas envisager un crédit d’impôt pour les dirigeants qui avancent leur propre épargne ?
  • Un bonus fiscal ciblé pour ceux qui soutiennent leur entreprise en période critique serait-il acceptable ?
  • Des allègements ponctuels de charges, déclenchés selon certains seuils de trésorerie, seraient-ils efficaces ?

Ce ne sont que des hypothèses, mais reconnaître financièrement le rôle discrètement assumé par les dirigeants pourrait modifier la perception collective de leur contribution réelle.

Chacune de ces mesures mérite d’être explorée. Dans tous les cas, elles impliquent de reconnaître que les petits patrons ne sont pas de simples contrevenants au code du travail, mais bien les soutiens financiers quotidiens de la «République sociale». Le pays a «impérativement besoin de stabilité et de visibilité» pour stopper la spirale négative. Seule une prise en compte concrète de ces «fonds propres humains» de l’économie, via des instruments financiers modernes permettra de sécuriser l’emploi et la croissance en France.

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